Repousser les limites, y compris celles de Bahreïn

Cette année, après Melbourne et Sepang, nous savions que Mercedes avait rendu une belle copie, meilleure que les autres. Avant Bahreïn tout le monde savait qu’ils avaient de l’avance. À Sakhir, Nico ne rate pas son départ, pourtant Lewis réussit à virer en tête au premier virage. Pour éviter les sueurs froides, Nico reçoit la consigne de passer en durs au deuxième relais. Sans Maldonado, jamais nous n’aurions vu cette course. Sans lui nous n’aurions pas vu les 24 secondes que les deux pilotes Mercedes ont pris en seulement dix tours, sur le 3ème. Faites le calcul, 2,4 secondes par tour, le gouffre avec les autres est immense. Même si la course était superbe pour diverses raisons, après Bahreïn tout le monde est inquiet. Néanmoins je ne veux pas croire que ce Grand Prix sera le sommet de la saison et des années qui viennent, et ce pour plein de bonnes raisons.

Trente ans que je regarde la F1. Trente que la F1 est le sommet de la pyramide sport automobile. J’aime ce sport car il repousse sans cesse les limites technologiques ou humaines. Les lignes blanches franchies sur la piste, doivent l’être aussi dans tous les domaines. La F1 n’est pas une entreprise habituelle, mais plutôt un sale gosse qui essaie de trouver toutes les solutions pour gagner. Un peu de vice ne nuit pas dirait probablement Bernie. Jouer dans les règles, mais regarder en dehors et ne pas se faire choper. Souvenez-vous : les défenses agressives de Schumacher, mais aussi celles de Senna, les châssis à double coque de Lotus, l’essence glacée de Brabham, le non système d’antipatinage de la Benetton de 1994, la photocopieuse de Mme Coughlan, ou plus récemment le double diffuseur, le F-duct, jusqu’au système Mercedes de séparation du turbo et du compresseur. Sans être exhaustifs, ces quelques souvenirs montrent que les équipes ont toujours trouvé des voies que les autres n’ont pas pensé à emprunter. Des solutions originales ne manqueront d’arriver au cours de cette saison. Il est beaucoup trop tôt pour basculer sur 2015. Les équipes se battront pour rattraper leur retard sur Mercedes. Par chance cette année, le développement global de la voiture permet des gains par paquets de dixièmes, particulièrement sur la gestion du propulseur et des freins arrières électroniques, plus que sur l’aéro. À chaque sortie, les adversaires en apprennent un peu plus, et se rapprochent de Mercedes

Je suis optimiste, d’autres équipes possèdent le moteur Mercedes. Williams actuellement est rapide, même si elle semble avoir du mal à tenir ses pneus arrière. Pendant encore quelques courses ils seront un outsider. McLaren semble loin pour l’instant. Seulement après les propos de Dennis sur Stoffel Vandoorne, nul doute que Jenson va avoir faim. Tout champion du monde qu’il est, il ne peut attendre que le retour de Honda. Ma seule inquiétude à dire vrai, est le financement, car je ne vois pas beaucoup de partenaires sur les coques de la MP4-29, même s’ils savent exploiter des voitures de courses.

Le vrai concurrent de Mercedes GP est Red Bull Racing. Après les essais de l’hiver, je n’aurais pas donné cher de leur compétitivité. Pourtant après seulement trois courses, et malgré une vitesse en bout de ligne droite bien inférieure aux Mercedes, ils ont été performants, bien plus qu’imaginé. J’ai beaucoup d’espoir car Red Bull Racing est une vraie équipe de course, où l’argent est utilisé efficacement. Les Autrichiens semblent réussir à faire front, au contraire de Ferrari qui n’y parvient plus. Elle l’a montré en demandant poliment au quadruple champion de monde de ne pas retenir son jeune équipier. Ricciardo qui plus tard, a redoublé plus classiquement et fermement Vettel. On voit que Renault travaille dur pour rattraper leur retarder, et semble en passe de réussir. L’autre atout d’RBR est bien sûr Newey. Il est le meilleur directeur technique en exercice par son approche globale de la voiture. Il est celui qui est capable de trouver des solutions permettant d’exploiter les forces de cette monoplace tout en gommant ses faiblesses. Ils rattraperont les Mercedes, c’est une certitude. La voiture malgré son moteur famélique, est déjà la deuxième force du plateau.

La première force pour l’instant est Mercedes GP. Une équipe qui avait du mal à développer sa voiture durant l’année. L’avance qu’ils ont s’explique d’abord par leur travail commencé probablement bien plus tôt que leurs concurrents. Une autre explication entendue ici ou là, est qu’ils ont livré tardivement leur moteur à leurs clients. Ce serait limite, mais c’est la F1, c’est la guerre. Or cette année, le rythme de développement va être infernal. Les hommes de Paddy Lowe ont bien travaillé. Mais leur voiture est visible aux yeux de tous désormais. Leurs adversaires sont probablement depuis un mois en train de tester en CFD et en soufflerie les solutions made in Mercedes. Toute la question va être de savoir si Mercedes aura plus de gain que leur adversaires à chaque Grand Prix.

En attendant ils vont prendre des points. Ce qui est pris n’est plus à prendre. La nouveauté de Bahreïn est l’attitude de Mercedes pendant cette course. D’abord prudente, elle choisit de laisser ses pilotes décider eux-mêmes du vainqueur. Vous êtes pilotes professionnels, pas de consigne, mais soyez prudent. Après tant d’années où les équipes ont joué aux épiciers, nous avons enfin de la compétition. Le board Mercedes peut s’en réjouir, après avoir vu toute la communauté F1 les remercier. Mercedes poursuivra dans cette voie ouverte grâce à des circonstances favorables, pour récolter la bonne image de cette compétition, qu’ils chérissent tant. Cependant ce choix est à double tranchant. Il sera difficile de revenir en arrière avant la fin de saison. Cela favorisera le développement d’une guérilla psychologique, comme celles de Vettel/Webber, Hamilton/Alonso ou Prost/Senna.

Et elle débute dès les moteurs coupés, quand Nico félicite Lewis en lui sautant dessus. On l’a tous senti heureux, Lewis était surpris probablement, Nico ne montrant pas souvent, sous les yeux des caméras en tout cas, autant d’émotions. Ce geste en tout cas, a détendu tout le monde, Lewis évidemment mais surtout Mercedes. Pour l’image du sport, c’est très fort. Il vient congratuler celui qui l’a battu. De même dans la salle du pré podium, Lewis explique à Nico, sa peur d’être doublé au dernier tour, comme l’Anglais l’avait réussi lors d’une course de kart en Italie. Mine de rien Lewis dit à Nico : deux courses semblables, et deux fois je t’ai battu. Je pousse un peu, c’est vrai, mais ces deux-là sont vraiment brillants. Nul doute que dès le soir de Bahreïn, ils ont regardé leurs datas, leurs vidéos. Lewis pour comprendre pourquoi il n’arrivait pas à s’échapper dans le premier relais, Nico, pour comprendre pourquoi il n’a pas réussi à garder la tête après chacun de ses dépassements. Avec du recul, j’ai trouvé Nico un peu naïf. Hamilton est une des meilleurs gâchettes en activité. Il a déjà lutté deux fois pour gagner un championnat. La première fois contre son équipier (tiens !), où sa jeunesse l’a rendu candide au profit de Räikönnen. La seconde contre Massa, où il est devenu champion du monde. Nico est intelligent, il va se servir de ses erreurs. Il ne sera que meilleur. Les tensions vont alors naturellement apparaître et augmenter le risque d’incident. C’est forcément bon pour le show !

Depuis dix ans, la piste de Bahreïn n’était quant à elle pas reconnue pour son spectacle. Dans le championnat du monde 2014, nous verrons encore des courses ennuyeuses. Mais d’autres circuits seront plus propices au combat au corps à corps. Je pense particulièrement à Montréal, Hockenheim, Spielperg, Silverstone, Spa, Monza, Suzuka, Austin ou Interlagos. Cette année, même Barcelone devrait réserver de bonnes surprises. D’abord parce que les équipes vont être proches de leur bases européennes, mais surtout car des mises à jour majeures en performance et fiabilité seront attendues. Reb Bull devrait être d’ailleurs particulièrement à la fête sur cette piste remplie de virages rapides où elle est plus à l’aise que Mercedes.

La concurrence extrême, la lutte psychologique et les circuits, sont autant de raisons valables pour que nous vivions d’autres courses encore plus passionnantes que celle de Bahreïn. Des courses où Lewis et Nico ne se battront plus seuls. Des courses où la Safety Car ne sera pas nécessaire pour réduire artificiellement les écarts. Des courses où le combat entre pilotes sera si présent que le réalisateur ne saura plus où donner de la tête. Tous les ingrédients sont là, j’en suis convaincu. Et maintenant que j’ai vu celle de Barhein, j’attends les courses de cette nouvelle ère avec encore plus d’impatience.

« Que quelqu’un vienne me dire que ce sport est ennuyeux. » (N. Rosberg – Bahreïn 2014)

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