Économie : Todt ligoté, Bernie attend les huissiers

Que se passe-t-il du côté de la grande priorité du nouveau mandat de Jean Todt à la tête de la FIA, la réduction des coûts en Formule 1 ? Pas grand chose : toutes les propositions concrètes visant, plus ou moins efficacement, à rééquilibrer les comptes des petites écuries ont été rejetées les unes après les autres, laissant la F1 dans un statu quo dangereux pour le fond de peloton. Analysons ces échecs et défrichons les (faibles) perspectives en la matière.

Dès sa réélection à la Présidence de la FIA, Jean Todt avait tapé du poing sur la table, arguant que la situation financière des plus petites écuries de Formule 1 n’était pas acceptable, et annonçant une limitation des budgets à partir de la saison 2015, qui serait adoptée dès juin 2014. Cela n’a pas trompé grand monde, la Fédération ne disposant que de peu de pouvoir – un tiers des votes du Groupe Stratégique, probablement moins encore au niveau de la Commission F1 -, et c’est donc de manière grandement prévisible que l’ancien directeur de la Scuderia Ferrari constatait en avril dernier l’échec des discussions devant le refus des principales écuries.

Sans que cela laisse grand monde résolument optimiste, on pouvait tout de même penser que la situation préoccupante de beaucoup de constructeurs (Lotus, Caterham, Sauber, etc.) allait être prise en compte par l’ensemble des acteurs, la disparition de plusieurs équipes mettant potentiellement à mal l’ensemble de la discipline. Las, les premiers échos ont bien douché les espoirs des plus idéalistes, le même Jean Todt qualifiant dès le mois de mai les propositions à venir de « plaisanteries » laissant les écuries « heureuses de réduire les budgets de deux millions d’euros ».

Et effectivement, la publication en juillet des règlements 2015 n’a laissé apparaître que de faibles mesures, limitant encore davantage l’utilisation de la soufflerie et des simulations informatiques, et revenant en arrière sur le retour des essais privés – ce qui à l’avenir ne manquera pas d’être critiqué opportunément par les pilotes et écuries en mal de performance et en quête de solutions. De telles mesures ne vont réduire les coûts qu’à la marge et n’empêcheront pas ceux qui disposent des plus grosses enveloppes d’allouer ces économies à d’autres postes de dépenses faramineuses par rapport au gain de performance qu’elles représentent – le cric à 100.000€ de Red Bull, la station d’arrêt aux stands ultra-moderne de Mercedes, etc. Pour couronner le tout, la date de ratification des règlements, hors unanimité ou problématiques urgentes de sécurité, était même repoussée du 30 juin de l’année précédente au 1er mars, limitant ainsi la marge de manœuvre pour des modifications en vue de 2016.

Et si Adam Parr, ancien responsable de Williams, avait créé la surprise ce week-end en annonçant, via Twitter, « la dernière année de la F1 telle qu’on la connait » (« En 2015, huit écuries disputeront le championnat, plusieurs d’entre elles engageant trois voitures »), l’étincelle n’a pas pris puisqu’Eric Boullier a démenti ce mardi auprès de Sky Sports cette information, ce qu’a confirmé Autosport hier dans ses colonnes : les écuries à trois voitures ne seront mises sur la table que dans le cas où certains constructeurs viendraient à disparaître, et l’idée des monocoques client – pas des voitures entières – a été rejetée. Nous voilà donc engagés dans une saison 2015 où, sauf revirement majeur, rien ne changera.

Cela dit, au détour de son interview téléphonique, Eric Boullier a lâché une déclaration plutôt éclairante sur la situation actuelle : « Il y a comme d’habitude beaucoup de discussions autour de la situation peu confortable dans laquelle se trouvent quelques écuries, et j’espère évidemment qu’il y aura de la compréhension et peut-être quelques progrès dans le modèle économique de la F1 dans un futur proche pour ne pas aller aussi loin [que les trois voitures par écurie, ndlr]. » Et là, les regards se tournent instantanément vers la FOM, et en premier lieu Bernie Ecclestone et le fonds d’investissement CVC Capital Partners.

En effet, il suffirait que la société détentrice des droits commerciaux de la F1 se résolve à mieux distribuer les dotations reversées aux écuries sans même être obligée d’augmenter la somme globale que cela représente. Si, au minimum, ce ne sont pas moins de 60% des bénéfices de la F1 qui sont directement reversés aux écuries (et on peut difficilement demander aux actionnaires qui ont investi en F1 d’en lâcher encore davantage), en vertu des accords Concorde en vigueur depuis 2013, ce qui représente la bagatelle de 750 millions de dollars, leur répartition entre les écuries est criante d’injustice. À commencer par une enveloppe représentant 5% des bénéfices de la F1, dont le plancher est fixé à 62,2 millions de dollars en cas de mauvaise année, versée directement à Ferrari en sa qualité d’écurie la plus ancienne et la plus prestigieuse. De la même manière, 7,5% des bénéfices (plancher de 100 millions de dollars) sont alloués aux trois équipes comptabilisant le plus de victoires sur les quatre dernières saisons, actuellement Red Bull, McLaren et Ferrari – cette dernière laissera sa place à Mercedes l’année prochaine. Les 47,5% restants (disposant probablement d’une somme plancher qui n’est pas connue) sont divisés en deux pots de même valeur, mais dont les répartitions diffèrent : le premier est divisé en 10 parts égales, reversées aux 10 écuries qui comptent au moins deux classements dans le top 10 constructeurs sur les trois dernières années (Marussia en est donc exclue pour le moment mais boutera Caterham en 2015 si on reste là). Le second a une répartition progressive selon la position des écuries dans le dernier exercice en date : l’écurie championne reçoit 19% de la somme, sa dauphine 16%, la troisième 13% et ainsi de suite, jusqu’à la 10ème, qui reporte 4% de la mise, laissant le(s) suivant(s) bredouille(s).

Le système est donc triplement pernicieux : il accorde des pots spéciaux aux meilleures écuries, qui gagnent pourtant déjà les plus grosses sommes dans les pots communs et qui en règle générale sont supportées par des grands groupes et de juteux sponsors ; il occulte complètement les équipes hors du top 10, dont la contribution à la F1 n’est pourtant pas de 0% ; il ne récompense pas à sa juste valeur une nouvelle entrante qui se classerait directement dans le top 10 faute d’historique de trois ans. Ainsi, Lotus, qui a échoué à 39 points de Ferrari pour la troisième place en 2013, s’est vue verser au global 100 millions d’euros de moins : la Scuderia a amassé à elle seule, et malgré des résultats sportifs déclinants, 160 millions d’euros (21% du total), soit 40 de plus que Red Bull qui reste pourtant sur quatre titres consécutifs. Évidemment, ces pots spéciaux des 162,2 millions de dollars minimum, qui s’ils étaient répartis équitablement augmenteraient les dotations des écuries lésées de 15 millions de dollars, sont autant d’argent que ne reçoivent pas les écuries dans le besoin, de Sauber (55m, 7,3%) à Williams (43m, 5,7%) en passant par Force India et Toro Rosso, les plus mal lotis étant Caterham (39m, 5,2%) et dans une bien plus grande mesure Marussia, qui n’a eu droit qu’aux miettes correspondant à sa 10ème place de 2013, soit 11,2 millions de dollars (1,5% du total…). On n’ose pas imaginer le maigre chèque qu’encaissera Haas après la saison 2016…

Le vœu – pieux ? – d’Eric Boullier repose donc sur une renégociation des accords Concorde, pourtant en vigueur jusqu’en 2020, pour laquelle il faudrait un effort commun, pour les uns de renoncer à leurs privilèges tout en réaffirmant leur engagement dans la discipline sur le long terme, pour les autres de prendre le risque du départ soudain de certains top teams si les nouveaux accords n’étaient plus assez à leur avantage – et donc de voir leurs revenus diminuer à terme. Si l’on sait d’ailleurs à quel point l’influence de Ferrari en la matière est importante, ses privilèges n’étant pas seulement financiers, ainsi que le poids de Red Bull, dont le départ pur et simple enterrerait directement deux écuries, le discours de Boullier est un premier élément qui va dans le bon sens puisque McLaren elle-même touche actuellement une somme non négligeable du pot reversé aux écuries les plus victorieuses. Cette rare concession est à remarquer et doit être rapidement encouragée par d’autres. Car pour sa part, Bernie Ecclestone ne s’en est pas caché dans des déclarations publiées début juillet dans la Gazzetta dello Sport : il préférera se passer des écuries qui n’ont pas assez de moyens pour laisser la place à 8 écuries engageant chacune trois voitures. En clair, si les troisièmes voitures ne sont pas à l’ordre du jour, on attendra que les huissiers viennent fermer les portes des derniers résistants pour que cette solution s’impose d’elle-même comme le seul moyen de garder un plateau conséquent et compétitif. En attendant, pour les écuries les plus modestes, mais surtout leur personnel et leurs sous-traitants, la situation est de plus en plus précaire et le temps commence à être long.

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