2010 : les fantômes du passé

Jeudi dernier, les photographes et les pilotes encore en lice pour le titre, étaient conviés pour une séance photo des plus exceptionnelles puisqu’il s’agissait ni plus ni moins que de refaire le cliché pris à Estoril, en 1986, avec les quatre prétendants au titre d’alors.

Il est vrai que la saison 2010 est exceptionnelle du simple fait qu’à 3 courses du verdict final, pas moins de 5 pilotes se tiennent en 31 points, autrement dit l’équivalent d’une douzaine de points seulement avec le barème « historique » de la F1, soit à peine plus d’une victoire.

Le graphique ci-dessous montre le nombre de pilotes encore en lice pour le titre de champion lors de chacune des trois dernières courses, depuis 1973.

1973 est la première saison de l’histoire de la F1 à compter 15 courses à son calendrier. Or, pour que la comparaison soit le plus juste possible, il est nécessaire d’avoir une saison relativement longue. En effet, en 2010, il reste 5 pilotes en lice pour le titre après 16 courses, soit autant d’occasions pour les pilotes de faire la différence. La situation qui nous semble exceptionnelle en 2010, ne l’était pas au début des années 1980 puisque de 1979 à 1983, il y a toujours eu au moins 5 prétendants à 3 courses de la fin de la saison, alors que les saisons comptaient, 14 ou 15 Grands Prix, avec pour seule exception, 1982 et ses 16 Grands Prix, sur laquelle nous ne manquerons pas de revenir. Inversement, depuis le début des années 1990, alors que le calendrier a toujours eu au moins 16 épreuves, cette situation est devenue plus rare avec 2003, 2008 et 2010.

La longueur d’une saison est un paramètre pouvant expliquer l’occurrence de ce genre de situation en tête du championnat, 2010 étant, pour le moment, l’exception confirmant la règle. Ce n’est cependant pas le seul paramètre, puisqu’il faut tenir compte des progrès faits en termes de fiabilité depuis le début des années 1980. Alors qu’il y a 30 ans, les moteurs turbo faisaient leur apparition avec les célèbres « Théières Jaunes » avec tous les problèmes de fiabilité que cela a pu causer, les années 2000 sont marquées par une réglementation qui, certes, a cherché à bouleverser l’ordre établi, mais qui a aussi instauré des quotas de moteurs et de boîtes, qui ont poussé tout naturellement les écuries dans la voie de la fiabilité. Au début des années 1980, il n’était donc pas rare de voir les leaders abandonner sur problème mécanique, perdant ainsi de nombreuses occasions de faire la différence.

Ces deux paramètres (longueur de la saison et fiabilité) contribuent donc à faire de cette saison 2010 une saison exceptionnelle. Elle l’est d’ailleurs d’autant plus que l’écart entre les prétendants au titre est infime.

Le graphique ci-dessous présente l’écart entre les prétendants au titre lors des saisons qui en ont compté au moins 4 (comme en 1986), et, si possible, l’écart entre les 5 principaux prétendants. Des barèmes différents ayant été appliqués (9 points pour le vainqueur jusqu’en 1991, 10 jusqu’en 2009 et 25 en 2010), la différence a été traduite en nombre de victoires séparant le premier du dernier prétendant.

Le plus petit écart entre les prétendants au titre remonte donc à 1999 avec 1,2 victoire mais pour 4 pilotes seulement. L’écart, en 2010, est de 1,24 pour 5 pilotes (et de 1,12 si on ne tient compte que des 4 premiers). En 1975, 1983 et 2008, il restait toujours 5 candidats au titre à 3 courses de la fin du championnat, comme en 2010, mais la différence était bien plus substantielle avec presque 3 victoires de retard pour le dernier prétendant : autrement dit, plus aucune chance de titre réelle.

Avant d’aborder les trois dernières étapes de cette saison 2010 exceptionnelle, l’équipe du SAV de la F1 vous propose donc de revenir sur 3 autres « exceptions » mathématiques : 1982 et ses 11 prétendants au titre, 1986 et son carré magique et 1999. Fait notable ces saisons-là : le champion pilotes n’était pas dans l’écurie championne du monde…

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1982

Le début de saison

Le premier adjectif qui vient pour qualifier la saison 1982 peut-être, sans conteste : chaotique. Entre les tensions politiques, les accidents, les décès de Villeneuve et Paletti, les 11 vainqueurs différents et un Rosberg qui enregistra, en Suisse, sa première et unique victoire avant de devenir champion du monde, la saison 1982 a tout d’une saison chaotique.

À trois Grands Prix de la fin, alors qu’il reste 27 points à distribuer au maximum au classement pilotes, ils ne sont pas moins de 11 pilotes à encore pouvoir prétendre au titre.

Parmi eux, Didier Pironi, double vainqueur jusqu’à son terrible accident d’Hockenheim alors qu’il devait s’élancer de la pole position pour le Grand Prix et qui mit fin à sa carrière. Nelson Piquet et Keke Rosberg font également parti du club des 11 mais se virent privés de leur doublé acquis au Grand Prix du Brésil, deuxième levée de la saison, pour poids non-conforme de leur monoplace. Lauda connut le même sort, et pour les mêmes motifs, en Belgique, tandis que Gilles Villeneuve allait être disqualifié du Grand Prix des États-Unis Ouest après que son aileron arrière ait été déclaré illégal, avant de nous quitter dans les conditions que chacun sait, quelques semaines plus tard, à Zolder. À cela s’ajoute le boycott du Grand Prix d’Italie auquel ne participeront ni les Brabham, ni les Lotus, ni les Williams, ni les McLaren.

Tous ses évènements sont autant d’occasions ratées pour les poids-lourds du championnat et autant d’opportunités que saisissent les challengers. Ainsi, au soir du Grand Prix d’Autriche, à 3 courses du but, Pironi est toujours leader bien que ne participant plus au championnat, avec 39 points. Rosberg, avec 33 points, est le leader « virtuel » devant Lauda, Watson, Prost et de Angelis qui sont à portée de victoire, ou à peine plus, tandis que Patrese, Tambay, Arnoux, Piquet et Alboreto entretiennent toujours la flamme de leurs espoirs personnels.

Prost dira plus tard : « 1982 fut une année de merde […], pesante, agaçante, et pire encore, tragique. […] Pour devenir champion, il fallait un moral et une voiture en acier forgé. »

Grand Prix de Suisse

Patrick Tambay (qui n’a pas débuté la saison et a remplacé Villeneuve chez Ferrari au pied levé) renonce à prendre le départ, victime d’une douleur dans le dos qui le force à renoncer, du même coup au titre : ils ne sont alors plus que 10 !

Prost signe la pole devant son coéquipier chez Renault, Arnoux ! Mais l’attraction de cette grille de départ était les Brabham de Patrese et Piquet, qui avaient annoncé leur intention de ravitailler en pneus et en essence pendant la course, ce qui ne se faisait pas à l’époque. En effet, après avoir vu Prost l’emporter en Afrique du Sud grâce à un changement de pneumatiques opportun après une crevaison, Bernie Ecclestone et Gordon Murray comprirent le gain qu’il pouvait y avoir à ravitailler en pneus et en essence pendant la course et bénéficier ainsi d’une voiture plus légère et efficace que la concurrence au départ. Et en effet, rapidement, Nelson Piquet prit l’ascendant sur Lauda et Patrese pour pointer en 3ème position, avant de chiper la 2ème place d’Arnoux au 2ème tour. Au 40ème tour, le Brésilien effectua l’arrêt tant attendu, ressortant 5ème derrière Prost, Arnoux, Rosberg et Lauda. À quelques tours de la fin, Arnoux abandonna, perdant ainsi toutes ses chances de titre sur un problème d’injection. Rosberg eut ainsi la route ouverte derrière Prost qu’il remonta rapidement avant de le dépasser. Après avoir bouclé un tour de plus que prévu, l’organisation ayant oublié d’abaisser le drapeau à damier, Rosberg remportait sa première victoire en carrière, devant Prost et Lauda. Le Finlandais accrut ainsi son avantage au championnat, éliminant de fait, de Angelis, Alboreto, Patrese et Piquet de la course au titre.

1er – Rosberg (42 pts) ; 2ème – Pironi (39) ; 3ème – Prost (31) ; 4èmes – Lauda et Watson (30).

Grand Prix d’Italie

Le Grand Prix disputé à Monza fut marqué par le retour de « Super Mario » en Formule Un, chez Ferrari, quelques mois à peine après une pige chez McLaren pour palier l’absence de Carlos Reutemann qui venait d’annoncer son départ immédiat à la retraite. Le titre constructeurs déjà en poche, et sans espoir de voir un de ses pilotes champion, depuis l’incident de Pironi et le forfait de Tambay en Suisse, Ferrari mise sur une victoire de prestige, à domicile. Andretti signe la pole position devant Piquet et Tambay, qui éprouve toujours une certaine douleur au dos. Les Renault sont en retrait, 5ème et 6ème, devant Keke Rosberg tandis que Watson place sa McLaren en 12ème position.

Le premier tour fut particulièrement mouvementé après un départ raté d’Andretti tandis que Prost échouait dans sa tentative de prendre la tête à cause d’un passage dans l’herbe qui le força à rétrograder. Piquet se retrouva en tête mais fut dépassé par Tambay, Arnoux, Patrese et Andretti, victime d’un problème d’embrayage qui le contraignit à l’abandon au 7ème tour. Patrese s’intercala ensuite entre les deux pilotes français avant de connaître la même mésaventure que son coéquipier. Au 7ème tour, Prost porta l’estocade sur Andretti, alors 3ème, et l’ordre resta inchangé jusqu’à l’abandon du « Professeur » au 27ème tour sur un nouveau problème d’injection. Fin des espoirs de sacre du français, tout comme pour Lauda qui vient d’abandonner, au 21ème tour,